Berwin Sydney | Anprent Berwin

S’expatrier : l’art de se perdre un peu… pour mieux se retrouver

Partir, ce n’est pas fuir. C’est se redéfinir.
L’immigration est bien plus qu’un changement d’adresse : c’est une école de la vie, une épreuve d’identité et une fabrique de résilience. Ce texte explore comment, loin de ses repères, on apprend à se reconstruire… autrement.

Partir, ce n’est pas juste changer de décor. C’est déplacer ses repères, bousculer ses certitudes, secouer le confort. L’immigration, c’est tomber, chercher l’équilibre, se réinventer. Et parfois, se redécouvrir autrement.

Passeport posé sur une valise avec carte d’embarquement, symbole du départ vers une nouvelle vie.
Premiers pas concrets vers un nouveau chapitre de vie.

Partir, ce n’est jamais neutre. On laisse quelque chose derrière soi. Des gens, une langue, une manière d’être au monde. On part avec l’espoir que ça ira mieux ailleurs. Qu’on pourra recommencer, autrement. Pas forcément de zéro, mais autrement. Mais le changement de pays n’efface rien. Il révèle. Il met à l’épreuve nos automatismes, nos forces, nos failles. On doit apprendre, s’adapter, désapprendre aussi. C’est là que commence le vrai travail : pas celui de l’installation, mais celui de la transformation.

Alors, que se passe-t-il vraiment quand on part? Est-ce qu’on devient quelqu’un d’autre? Ou est-ce qu’on retrouve enfin une version oubliée de soi?

Partir, c’est couper… mais pas fuir

Partir demande du courage. Même quand c’est choisi, même quand c’est préparé. On ferme une porte. On quitte un rythme, une routine, parfois une version de soi qu’on connaissait par cœur. Mais partir, ce n’est pas fuir. Fuir, c’est échapper. Partir, c’est affronter. C’est accepter l’inconfort d’un nouveau départ, même quand on ne sait pas ce qu’on trouvera de l’autre côté. On ne coupe pas tout. On garde des attaches, visibles ou invisibles. Ce qu’on quitte laisse une trace. Ce qu’on emporte pèse parfois plus lourd que les valises.

Ce qu’on emporte malgré tout

On croit partir léger. On pense tout recommencer, repartir à neuf. Pourtant, on emmène avec soi bien plus que des objets. Il y a les réflexes ancrés, les automatismes culturels, les souvenirs qui collent à la peau. Il y a aussi les peurs qu’on ne nomme pas, les attentes qu’on n’ose pas formuler, les blessures qu’on pensait avoir laissées loin derrière. Et puis, il y a ce qu’on ne soupçonnait même pas : des expressions, des gestes, une façon de marcher ou de saluer. Je me surprends parfois même à parler créole à des étrangers. On découvre qu’on est plus attaché à son passé qu’on ne le croyait. Ce que l’on transporte en soi peut devenir un poids… ou un point d’ancrage.

Se reconstruire ailleurs

Arriver dans un nouvel endroit, c’est perdre ses repères. Tout est à refaire : les habitudes, les horaires, les relations. Même les gestes les plus simples demandent réflexion. Mais ce vide apparent est aussi fertile. Il force à inventer, à s’ouvrir, à observer autrement. On découvre de nouvelles façons de vivre, parfois plus proches de ce qu’on voulait, sans l’avoir su. Les débuts sont souvent maladroits. On tâtonne, on rate, on recommence. Et dans ce processus bancal, on apprend. On apprend sur les autres. Mais surtout sur soi.

Se redéfinir sans se perdre

Changer d’environnement pousse à se repositionner. Ce qu’on croyait acquis devient flou. Ce qui nous définissait avant n’a plus toujours sa place. On doit choisir quoi garder, quoi laisser, quoi réinventer. Mais se redéfinir ne veut pas dire se nier. Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre, mais de s’ouvrir à d’autres facettes de soi. De celles qui étaient en veille, étouffées ou simplement ignorées. Parfois, on découvre des forces nouvelles. Parfois, on fait la paix avec ses faiblesses. L’essentiel, c’est de rester aligné. Avec ce que l’on devient, mais aussi avec ce que l’on a été.

Adieu mon pays – Enrico Macias

Partir, encore

Parfois, on repart. Pas physiquement, mais intérieurement. Parce qu’on a changé, ou parce que ce qui nous entourait ne nous ressemble plus. Partir ne se résume pas à traverser une frontière. Il arrive que ce soit une décision silencieuse. On repart alors vers soi, avec un regard neuf. Se réinventer n’est pas un acte unique. C’est un mouvement. Parfois lent, parfois brutal. Mais toujours vivant.

J’habite une blessure sacrée.

Aimé Césaire

Conclusion

Partir ne garantit rien. Mais ça ouvre.
Ça ouvre des portes, des doutes, des élans. Ça bouscule des certitudes qu’on croyait solides. Et ça oblige à se regarder en face, sans filtre.

Se réinventer, ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre. C’est oser devenir soi, autrement. C’est se donner le droit d’évoluer, de choisir, de se transformer sans renier d’où l’on vient. Car au fond, partir, c’est peut-être une manière de se retrouver.