On a tous un accent. Il change selon l’endroit, les oreilles, les souvenirs. Le mien, je l’ai longtemps caché. Aujourd’hui, je le porte comme on porte un héritage.

Je suis né en créole. J’ai grandi en français. J’ai mes voisins espagnols. J’ai appris à rêver en anglais. Et quelque part entre ces quatre langues, ma voix s’est forgée… avec un accent. Un accent, c’est une empreinte. Celle de nos origines, de nos apprentissages, de nos adaptations.
Mais pendant longtemps, je l’ai vécu comme un fardeau. Je corrigeais, j’arrondissais, je retenais. Par peur d’être jugé. De ne pas être « assez ». De sonner « ailleurs ».
Pourtant, avoir un accent, c’est aussi la preuve qu’on parle au moins une langue de plus. C’est la trace vivante d’un parcours. C’est une trace de migration, de courage. Une voix qui a traversé des territoires, des silences, des frontières. Et ça, on ne devrait jamais en avoir honte.
L’accent, empreinte sonore de nos origines
On ne choisit pas son accent. Il se forme doucement, entre les murs d’une maison, dans les rues d’un quartier, dans la bouche des gens qu’on aime. Il est modelé par la langue qu’on entend en premier, puis bousculé par celles qu’on apprend plus tard. Mon accent, c’est un bout d’Haïti qui me suit partout. Un reste de sonorités créoles même quand je parle français. Une inflexion qui déstabilise parfois, qui intrigue souvent. Une cadence qui dit d’où je viens, même quand je n’en parle pas.
Ce n’est pas une erreur à corriger, ni une faiblesse à gommer. C’est une mémoire parlée. Une sorte d’empreinte digitale auditive. On entend mon accent avant même de connaître mon nom, et dans ce timbre-là, il y a toute une histoire que je ne peux et ne veux pas effacer.
Alors oui, il m’arrive encore de le moduler selon les contextes. Mais je ne le combats plus. Parce qu’il ne fait pas de moi quelqu’un de moins crédible. Il me rend juste plus vrai.
Là où on entend un accent, moi j’entends une histoire.
Le regard des autres
Le problème, ce n’est pas l’accent. C’est ce qu’on y projette. Dans certains milieux, parler « avec un accent » déclenche aussitôt un filtre. On devient la personne qui vient d’ailleurs, qui parle drôle, qui n’est pas d’ici. Et souvent, sans le dire, on nous classe. Cette perception n’est pas seulement sociale, elle est aussi ancrée dans les biais cognitifs que l’on porte, souvent inconsciemment. Une étude relayée par Le Devoir en mai 2023 révèle que des experts s’exprimant avec un accent étaient perçus comme moins crédibles, peu importe la pertinence ou la qualité de leur message. Le préjugé précède l’écoute.
On ne voit pas ce qui vous distingue, on l’entend. C’est ce qu’on appelle être une minorité audible. Et cette simple différence peut devenir un frein, voire un prétexte à la marginalisation. Ce que les gens ne comprennent pas toujours, c’est qu’un accent ne révèle pas un déficit. Il révèle une richesse : celle d’avoir dû apprendre une autre langue, parfois adulte, souvent en dehors de toute immersion. C’est le signe qu’on a fait un effort immense pour se rapprocher, pour communiquer, pour exister dans une autre réalité.
Et c’est là qu’il faut poser un frein. Parce que le respect de l’accent de l’autre, c’est le début du respect de son histoire.
Revaloriser son accent
À un moment, j’ai arrêté de m’excuser. J’ai compris que mon accent, c’était ma voix. Et que ma voix, elle avait traversé des frontières, des mondes, des silences. Elle avait appris à dire « bonjour » autrement, à rêver dans une langue qu’elle ne connaissait pas hier. Ça mérite du respect, pas du mépris. Avoir un accent, ce n’est pas un bug linguistique.
Et puis, soyons honnêtes, tout le monde a un accent. Le français du Québec n’est pas celui de la France. L’anglais de Toronto n’est pas celui de Londres. Même le créole que je parle varie d’une ville à l’autre. Alors si on a tous un accent quelque part, le problème n’est pas l’accent. Le problème, c’est la norme qu’on sacralise.
Conclusion
Mon accent, c’est un bout de ma vérité. Une manière de dire « je suis là », sans travestir d’où je viens. Il n’a pas toujours été simple à assumer. Mais aujourd’hui, je le vois comme une force. Une signature vocale, mon anprent. Une preuve de ma traversée.
Il y a ceux qui l’entendent, et ceux qui l’écoutent.
Ceux qui s’attardent sur la forme, et ceux qui reçoivent le fond.
Et dans ce monde qui parle de diversité à tout-va, peut-être que le vrai courage, c’est de parler avec son accent, sans le cacher, sans le lisser, sans le trahir.
Parce qu’au fond, mon accent raconte une histoire. Et cette histoire mérite d’être entendue.